Théorie versus pratique

Théorie versus pratique

Qu’est-ce qui est le plus important en comportement animal, la théorie ou la pratique?

 

On entend souvent que les éducateurs canins ne se basent que sur leurs théorie et sur les livres, alors que les dresseurs eux se basent sur la vrai pratique, et n’ont pas besoin de théorie pour faire obéir un chien.

 

Mais n’y a t’il pas un moment où la théorie rejoint la pratique? Et ne faut-il pas bien comprendre la théorie pour bien l’appliquer ensuite?

Connaissances théoriques

 

La théorie représente l’ensemble des connaissances apprises. Cela peut s’acquérir en lisant, en suivant des formations, et même en pratiquant. Nous apprenons en tout temps, et acquérons de nouvelles connaissances théoriques en tout temps. L’avantage avec les connaissances, c’est qu’elles peuvent évoluer, êtres remises en question, être validés ou réfutés.

 

Souvent, il y a une confusion faite entre les informations, et les opinions. Une opinion est une idée subjective que l’on se fait sur un sujet subjectif. On peut avoir une opinion politique, préférée le bleu au rouge, aimer les chiens et ne pas aimer les chats, ne pas aimer ceux qui n’aiment pas les chats… On ne peut cependant pas donner une information, une affirmation, comme étant une opinion:

 

« Les chiens sont méchants… Les chats sont les maîtres du monde (ok cela est peut-être valide)… La terre est plate… J’ai le droit de le dire, c’est mon opinion! »

 

Une opinion ne peut pas être présentée comme une information valide. L’opinion est importante, mais relève de préférence subjectives. Les croyances entrent également beaucoup dans cet aspect. Souvent, on ne souhaite pas partager une opinion, on souhaite partager une information qui nous semble être valide. Les croyances sont extrêmement répandues dans tous les domaines, cependant, l’impact des croyances n’a pas les mêmes effets selon le domaine, et selon la personne qui applique ces croyances.

 

Un sondage avait évalué que 60% des enfants aux États-Unis croient que les frites sont de la viande. Bien que cela soit décevant, cette croyance n’apporte pas vraiment de risque.

Dans le monde, il est évalué que 9% de la population croient que la terre est plate. C’est tout de même un pourcentage énorme, mais au moins, ces personnes ne travaillent pas pour des agences spatiales ou en physique. Cependant, un “platiste” avait tenté l’expérience de prouver que la terre est plate en allant dans l’espace avec une fusée qu’il avait construite, en basant ses calculs sur la croyance que la terre est plate. Il a bien sûr échoué dans sa tentative, et est mort au moment du décollage. Il fait maintenant partie de la liste des Darwins Awards. Cet exemple démontre bien l’importance de bien comprendre la théorie avant de l’appliquer de façon pratique. La théorie doit se baser sur la science, et plus spécifiquement, sur la méthodologie scientifique. La science, ce n’est pas les scientifiques, ce n’est pas les études ni les articles; la science est la méthode qui permet de valider ou d’invalider les informations, tout simplement. Être contre la science revient en un sens à être contre la remise en question et la validation d’informations. La science inclut la pratique.

Application pratique

 

La pratique consiste simplement à appliquer nos connaissances. C’est à ce moment qu’on expérimente, qu’on test, qu’on évalue, qu’on s’amuse enfin à utiliser les connaissances théoriques acquises.

Pratiquer, expérimenter, agir, est ce qui concrétise la théorie. Mais qu’est ce qui vient toujours avant la pratique? Et oui, la théorie!

Sans connaissances théoriques, il est difficile de pratiquer. Si on ne considère que notre pratique, mais sans reconsidérer notre expérience en tentant de comprendre nos interventions de façon théorique, il se peut que nous expérimentons des erreurs sans même s’en rendre compte. Les dresseurs mettent généralement de l’avant leurs compétences pratiques, et se vantent parfois même de ne pas faire de théorie et de pratiquer depuis de nombreuses années. Malheureusement, sans connaissance de la méthode scientifique, il est possible de pratiquer depuis longtemps, d’obtenir des résultats, mais de ne même pas être en mesure de comprendre les résultats ou de les expliquer.

“Sans remise en question, on expérimente son incompétence”

Trop souvent, on demande à un dresseur pourquoi le chien ne réagit plus à la vue d’un autre chien. Il explique qu’il a agit en “chef de meute” et que le chien à compris qu’il devait se “soumettre”. Le dresseur fait ça depuis toujours, et depuis toujours les chiens se “soumettent”, et s’ils ne le font pas, il montre encore plus qui est le “mâle alpha”. En pratique, le dresseur va alors donner des coups d’étrangleur pour “corriger” le chien, lui crier après, le coucher sur le côté jusqu’à ce que le chien cesse de se débattre. Tout cela a effectivement des effets, effectivement, il est possible d’inhiber les comportements indésirés en pratiquant ainsi, mais est-ce réellement pour les raisons que le dresseur croit? En pratique ici, on peut résumer que le chien est confronté, menacé, réprimandé à chaque comportement indésiré. Cela mène généralement à de l’impuissance acquise. Le chien développe une peur de produire ces comportements, avec raison, et cesse de les produire. Cependant, dans la majorité des cas, les chiens n’en peuvent plus, après un certain temps, et réagissent de façon beaucoup plus agressive, ou développent d’autres problèmes de comportement.

 

En comprenant la théorie derrière ces comportements de réactivité, on peut comprendre que le chien est dans un état émotionnel de stress, de mal-être, d’excitation, etc. et que cet état émotionnel le fait réagir. En théorie, en agissant sur l’état émotionnel du chien, en associant par exemple l’élément déclencheur à quelque chose de très agréable, on modifie cet état émotionnel, et par le fait même, la réponse comportementale. On peut ensuite éduquer le chien à produire de lui-même le comportement désiré face à ce qui le faisait réagir, et ce, en le motivant de façon agréable. Lorsqu’on arrive en pratique, en ayant compris cette théorie, on arrive aisément à l’appliquer, à modifier les comportement du chien en expliquant pourquoi ces comportements sont modifiés, et ce, sans augmenter les risques ou en ayant des croyances erronées.

 

Effectivement, en pratique, que ce soit un dresseur ou un éducateur compétent, il va y avoir des résultats sur l’animal. Mais dans un cas, ces résultats seront imprévisibles, mal interprétés et peuvent mener à plus de risques, et dans le second, les résultats seront prévisibles, compris, et ne seront pas à risque de créer plus de problèmes, tout en respectant l’animal.

Là où la théorie joint la pratique

 

Imaginez un instant que vous ayez une grave blessure, ayez besoin de voir un chirurgien, et que deux personnes se présentent à vous.

 
  • Je suis Mathieu Ychoke, je ne crois pas en la théorie, moi je pratique la chirurgie depuis 37 ans et n’ai jamais eu besoin d’aller à l’université ou de faire des formations! J’ai appris avec le grand Cesar Ykong directement sur le terrain, et il m’a montré l’art de la chirurgie traditionnel sans toute cette théorie inutile.

 
  • Je suis Jean Lemieux, et j’ai complété mes années de doctorat et spécialisation en chirurgie récemment. Je prends la peine de suivre des formations de mise à jour chaque année, je note chacune de mes interventions et suis constamment en perfectionnement de ma pratique. Je connais mes capacités et mes limites et fait appel à mes collègues au besoins. Avec mes connaissances théoriques, j’ai pu rapidement appliquer ces connaissances de façon sécuritaire et efficace. Je suis régi par un ordre qui assure la protection du public.

 

En médecine, le choix est généralement assez évident, on veut s’assurer que notre médecin maitrise la théorie avant de même commencer à penser l’appliquer de façon pratique.

 

Pourquoi en comportement animal, cette importance est plus mitigée?

 
 

Le domaine du comportement canin n’est pas réglementé au Québec ni au Canada. N’importe qui peut s’improviser intervenant en comportement canin, peu importe ses connaissances ou capacités…

Il y a bien sûr des associations tel que le Regroupement Québécois des Intervenants en Éducation Canine (RQIEC), qui exige de ses membres de suivre un code de déontologie, de se mettre à jour dans leurs connaissances et compétences, et de respecter une approche scientifique en comportement animal. Malheureusement, malgré ces efforts pour faire progresser le domaine du comportement animal, il reste encore beaucoup de travail à faire.

 
 

L’argument souvent présenté par les dresseurs est que le comportement canin est de la pratique et non de la théorie. Ce qui est vrai en un sens. Il faut bien finir par travailler directement avec les chiens et pratiquer lorsque c’est notre métier. Par contre, le fait que le travail soit pratique, cela n’empêche aucunement de comprendre la théorie au préalable, et de continuer à perfectionner ses connaissances au fil de nos interventions. L’argument des dresseurs est en fait un sophisme, soit un faux dilemme. Ils considèrent que c’est soit la théorie, soit la pratique, alors qu’en réalité, les deux sont importants.

 

“La théorie sans pratique, c’est beau mais inutile; la pratique sans théorie, c’est dangereux.”

 

On ne peut pas se permettre d’intervenir auprès d’un animal sans, au préalable, comprendre réellement le comportement et l’impact de nos interventions.

 

La théorie des éducateurs

 

Je vois excessivement souvent des dresseurs qui mentionnent que les éducateurs compétents ne font que lire des livres, ne font que suivre des formations théoriques, et surtout, ne travaillent jamais avec de vrais chiens, à l’inverse des dresseurs. Je ne peux pas dire grand chose de plus que cela est totalement faux… Les éducateurs compétents vont effectivement se renseigner beaucoup, mettre à jour leurs connaissances et comprendre les concepts théoriques et la science comportementale. Mais ils ne s’arrêtent pas là, ils vont ensuite appliquer et mettre en pratique ces connaissances et cette théorie en travaillant directement avec les chiens.

 

J’ai personnellement travaillé avec plus d’un millier de chiens, travaillé en refuge à la réhabilitation de chiens agressifs et catégorisés dangereux, et dans tous les cas, je me base sur la science comportementale pour intervenir auprès des chiens. Cela consiste en premier lieu à analyser et comprendre le comportement, prévoir l’intervention et surtout, l’effet de l’intervention, et ensuite appliquer et travailler avec le chien pour mettre en place le protocole d’intervention. Cela consiste également à s’adapter et modifier l’intervention si quelque chose ne fonctionne pas, mais pour ce faire, il est important de comprendre pourquoi l’intervention ne fonctionne pas, et comment l’ajuster.

 

La théorie permet de ne pas être démuni devant une situation, de pouvoir comprendre réellement les effets de l’intervention et les conséquences possibles.

La science comportementale

Oui, les éducateurs compétents utilisent parfois de grands mots scientifiques qui semblent complexes pour les dresseurs. Plutôt que de simplement dire qu’on va “corriger” un chien réactif, sans vraiment comprendre le sens de ce mot et que le chien n’a aucune notion de correction, on va plutôt se dire qu’on va faire de la Désensibilisation Systématique et du Contre-Conditionnement Opérant de Renforcement Différentiel de Comportement Incompatible, oui c’est long et complexe, mais c’est cependant un principe concret du comportement, et on est capable de l’observer et l’appliquer en pratique aisément.

 
 

La science n’est pas réservée à une partie de la population spécifique et ce n’est pas quelque chose d’inaccessible, c’est une méthodologie importante et même essentielle dans la compréhension du monde qui nous entoure. Ne pas avoir une approche scientifique en comportement animal est non seulement moins efficace, mais peut même augmenter les risques de la situation, car cela ne nous permet pas de bien comprendre l’animal auquel on fait face.

 

Ne pas comprendre la théorie n’est pas un argument valable pour la rejeter.

 

En conclusion

On se doit donc de maîtriser la théorie si l’on souhaite ensuite intervenir et appliquer nos connaissances de façon pratique. Les dresseurs n’ont pas raison de dire que les éducateurs compétents ne font que de la théorie et pas de pratique, cela est un faux dilemme et ne fait aucun sens. Il est important de constamment se remettre en question peu importe les années d’expériences que l’on a et de continuer à se mettre à jour pour s’améliorer et perfectionner nos interventions.

 

On entend souvent que les éducateurs canins ne se basent que sur leurs théorie et sur les livres, alors que les dresseurs eux se basent sur la vrai pratique, et n’ont pas besoin de théorie pour faire obéir un chien.

 

Mais n’y a t’il pas un moment où la théorie rejoint la pratique? Et ne faut-il pas bien comprendre la théorie pour bien l’appliquer ensuite?

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